[LIVE REPORT] Ahmad Jamal, appeau et jazz à tous les étages

Par Hugo

Le fringuant pianiste et jeune compositeur de 86 ans a choisi le festival Jazz in Marciac pour se produire lors de son unique concert de l’année. Accompagné d’une formation solide (batterie/contrebasse/percussionniste fou), Ahmad Jamal a livré un show digne de son statut de monument vivant du jazz, alternant classiques de son répertoire, morceaux choisis de sa dernière galette à paraître Saturday Morning, guests de haute-volée et improvisations célestes.

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La vie devant soi : Ahmad Jamal à Marciac le 4 août 2016 © Nicolas Roger

« You’re good to me, I’m good to you ! », voilà en une phrase résumée la relation entre Ahmad Jamal et Jazz in Marciac, « JIM » pour les intimes. Une histoire d’amour avec un festival gersois qui lui a toujours déroulé le tapis rouge, avec un public qui se presse depuis tant d’années pour boire ses mélodies, et avant tout une histoire d’amitié avec le cofondateur et président à vie du festival Jean-Louis Guilhaumon qui a offert une à maintes reprises une scène à Ahmad Jamal afin d’expérimenter ses art.
Cette année, la présence de « Jam » au « JIM » était vendue comme une exclusivité mondiale et interplanétaire. 2 ans que le pianiste de Pittsburgh n’avait pas frôlé les touches d’un piano en public, c’est dire. Y’a que nous qu’on l’a, et nulle part ailleurs. Un teasing de folie qui se mêlait à une certaine fascination morbide quand on sait que l’on s’apprête peut-être à voir la dernière prestation d’un artiste avant qu’il ne passe le Steinway à gauche.
Une attente soufflée par le pianiste quelques heures avant le concert : « La mort, je m’en souviens tous les jours » déclare-t-il à l’excellent Francis Marmande dans une interview au Monde. « Elle vient […] plus vite qu’avant, sans doute, dans cinq minutes ou dans cinq ans, mais à l’échelle de la vie, ce n’est rien. Le tout est de savoir s’y préparer et d’y penser sereinement ». Leçon d’humilité, leçon de virtuosité, leçon de vie, c’est tout ce qu’a distillé le maître Ahmad Jamal ce jeudi 4 août.
Sous un chapiteau plein à craquer (6 500 places, soit l’équivalent de 3 250 tentes Quechua, gradins non inclus), une longue ovation accueille le retraité pas encore rangé, démarche hésitante, longue tunique grise anthracite, petite barbe métallique, lunettes de soleil impeccablement posée sur des yeux comme des cailloux ruisselants. Avant lui déboule son band, composés de partenaires de longue date : Herlin Riley à la batterie, James Cammack à la contrebasse, sans oublier l’incommensurable Manolo Badrena aux percussions. Phénomène à lui tout seul, ce porto-ricain à la dégaine de gipsy-punk dispose d’une armada de congas, fûts en tout genres, tambourins, cowbells, chimes, appeaux et sifflets en veux-tu en voilà dont il use avec brio. Il est le grain de folie mystico-rythmique qui contraste le swing libre mais policé d’Ahmad Jamal, qu’il fait sourire à chacunes de ses interventions.

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Y’a de la joie, bonjour les tarentelles © Nicolas Roger

Maître de la dialectique tension-détente, Ahmad Jamal prend le temps d’approfondir les thèmes qu’il explore, même lorsqu’il s’agit de ses classiques tel ce bon vieux Poinciana qu’il récite en rappel. L’art du swing dans toute sa splendeur. Lors de ses improvisations, on s’étonne à se dire qu’il pianote de ses doigts oblongs sur le fil du rasoir, jamais là où le métronome l’attend, mais retombant toujours sur ses pattes dans un élégant tour de magie rythmique. Chaque morceau élargit le champ des possibles sur lequel labourent les musiciens, mais ils finissent systèmatiquement par rebondir sur un accord sautillant digne d’un orchestre de cirque. Des fins de morceaux comme on siffle la fin d’une récréation, autant dire qu’on aimerait que ça ne s’arrête jamais.
En monsieur Loyal nageant au-dessus de son manège enchanté, Ahmad Jamal s’amuse non pas à diriger son groupe, mais à l’encourager à aller toujours plus loin. Les regards qui se croisent, les sourires qui s’échangent, les mains qui ponctuent, les mouvements de tête qui relancent, autant de langages physiques qui laissent à tous les musiciens amateurs (au sens noble du terme) présents dans la salle l’étrange sensation de saisir le kaïros du moment, l’éclair de génie qui frappe le chapiteau l’espace d’un instant et qui touche au sublime.
Celui qui fut son batteur sur l’album Live at Pershing en 1957, Vernell Fournier, disait de lui qu’il « était un maître dans l’art d’attirer l’ultime chez un musicien sans rien demander ».

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En première partie, Shahin Novrasli a emmené le public aux frontières du jazz et de l’Azerbaïdjan © Nicolas Roger

Le jazz, c’est aussi une histoire de transmission. Si Ahmad Jamal a joué et appris auprès des plus grands (Duke Ellington, Count Basie, Dizzie Gillespie…), le maestro aime aussi mettre en avant des artistes qui le font rêver. En première partie de papy Jamal, on découvre ainsi un Azéri à la main gauche redoutable, Shahin Novrasli. Mêlant musiques traditionnelles du Caucase, envolées symphoniques et références poussées au jeu de Keith Jarrett, il fut seul au piano à jouer durant une grosse demie-heure la musique d’un western épique. A deux doigts d’enfourcher son canasson à 88 touches, il était animé par une transe à faire pouffer les conformistes du jazz qui le voyaient se tortiller, exalter, murmurer à l’oreille de l’instrument. On peut ne pas aimer, mais mettre autant de passion dans son interprétation à quelque chose de beau, sinon de sincère.
Pour ce qui est de la relève, Ahmad Jamal s’est assuré les talents de quelques guests de haute voltige, telle Mina Agossi, chanteuse à la voix épatante a qui il offre une ode à la cité phocéenne : « Marseille, ville d’éternité… » sussurre-t-elle. C’est un extrait de Saturday Morning, sa dernier disque, qui sera en fin de concert remanié par le slam d’Abd El Malik, manifestement ému de partager cette nuit d’août avec lui. Et il ne fut pas seul.

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Mistral gagnant : Mina Agossi en compagnie du maître pour « Marseille » © Nicolas Roger

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Sur le détroit de Marciac, y’a un jeune noir qui pleure (de joie) : Abd El Malik et Ahmad mano a mano pour ré-interpréter « Marseille » © Nicolas Roger

Publié le vendredi 12 août dans Chroniques, Musique

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