On a rencontré Kacem Wapalek

Par Jean-Baptiste

Et si la chanson française de demain se trouvait dans le rap ? C’est une question qui sonne comme une belle rengaine depuis que j’ai découvert le rap à l’orée de mes 17 ans. Pour y répondre, je suis allé à la rencontre du rappeur lyonnais Kacem Wapalek quelques minutes avant son concert à Toulouse. On a parlé école, cannabis et médias.

Je vous salis ma rue,  premier album de Kacem Wapalek est de ceux qui vous font dire que le Hip Hop est aujourd’hui le vivier de la poésie française. Dignes successeurs des Puccino,de Fabe, mais aussi de Brassens, les Dooz Kawa ainsi qu’Hugo TSR et Kacem Wapalek 1er sont ceux qui font vivre la langue française d’aujourd’hui. L’album sorti il y a presque un an en indépendance a connu un succès inédit mais mérité, aboutissement d’années de freestyle sur le canapé d’Oster Lapwass ou à écumer les scènes de France et de Navarre. Un album qui s’écoute et se ré-écoute, découvrant nouvelles figures de style ou nouveaux jeux de mots à chaque écoute.

Kacem Wapalek, bonjour! Tu manies la langue française avec tant de ravissements … Comme tu le dis toi-même « j’ai calé mes lettres au millimètre », quel rapport entretiens-tu entre l’école de la République et cette langue française que tu as fait tienne ?

Quand j’étais scolarisé, j’écrivais pas encore pour des choses personnelles. Les seules choses que j’écrivais, c’était pour rendre des grandes rédactions pleines de mythos sur le PIB du Brésil ou des choses comme ça donc une écriture différente. Mais en même tant, on y apprend aussi pas mal de choses que j’aurais jamais lues sinon. Moi, il y a plein d’œuvres, d’auteurs qu’à titre personnel, j’aurais peut-être pas pris le temps de lire en les remettant toujours à plus tard et finalement je les ai kiffés des années plus tard, tu vois ? Donc je ne peux pas en  parler d’une manière générale, parce que toutes les généralités c’est des grandes choses, des moyennes. Autant moi, dans mon expérience personnelle, j’ai eu des profs excellents qui arrivaient à me transmettre une passion d’une matière que je n’aimais pas, autant d’autres profs qui étaient un peu dépassés ou qui étaient un peu usés ne me l’ont jamais transmise. J’ai toujours eu la chance d’avoir eu de bons résultats à l’école, de pouvoir faire ce que je voulais et de m’en amuser. Évidemment que ça sert. Pour une personne qui connaît 100 000 mots, c’est plus facile d’écrire des choses précises que quand tu en connais 5000. Sans tomber dans la philo de bas étages, plus on connaît de mots, plus on pense. Avant d’écrire, faut avoir une pensée à allonger. Passer quelques heures par jour dès qu’on est petit à penser, à lire des auteurs, je suis sûr que même pour le plus réfractaire, ça rentre. Je n’irai pas cracher dessus en tout cas. Je sais qu’en France niveau scolaire on est parmi les moins bons, on a un système éducatif qui est à la traîne et ce n’est pas normal.

On en parlait tout à l’heure, comme le fait Demi Portion, tu animes des ateliers d’écritures. Tu peux nous dire pourquoi tu fais ça ?

Il nous est même arrivé d’en animer ensemble avec Demi Portion. Je fais ça dans plusieurs cadres : établissements scolaires, milieux associatifs… Chaque atelier est différent, je m’adapte. Je prends peu d’élèves pour pouvoir aller vers chacun et pour pouvoir proposer des aides, des directions plus utiles. Moi j’utilise beaucoup de contraintes, de choses qui permettent d’écrire et de ne pas se laisser embarquer par le stylo. Le jour où on a l’inspi, on écrit, les autres, non. Il faut apprendre à provoquer des idées. C’est toi qui choisis de penser ce que tu penses! On a souvent l’impression que c’est une pensée qui arrive comme ça … En fait elle ne vient que de toi. C’est apprendre à pêcher en fait. Plutôt que de corriger les gens, je préfère apprendre à pêcher aux gens. Comme ça, le jour où ils souhaitent avoir du poisson, ils en auront tant qu’ils veulent, plutôt que de leur filer un poisson comme ça qui leur servira à rien. C’est vachement interactif.  Dans tous mes ateliers, chacun repart avec un texte. En fait on sait tous faire. En CP, quand on nous demandait de raconter nos vacances, personne rendait feuille blanche. Même le mec qui n’était pas en vacances, il alignait des mythos. On sait tous écrire une histoire avec un début, un milieu et une fin. Après, on a tous de la honte à deux balles ou pire, de la honte d’adulte, parce qu’il faut se livrer. Ce n’est pas comme parler d’un tableau écrire un truc qui est de soi … Même déjà, faire à bouffer pour les autres, c’est déjà pas pareil que faire ses pâtes à l’eau pour soi. Pareil que quand tu fais écouter une prod ou un texte aux gens «  ouais alors là elle est pas finie, machin ….». Mais en fait, il est assez fini pour que tu le fasses écouter en vrai. Une fois passée la honte à deux francs, on a tous un vécu, un truc à dire. Il n’y a pas d’homme sans histoire, il n’y a pas de vie sans quelque chose à penser. Il n’y a personne qui n’a rien ressenti. De là forcément, chaque personne est un livre. Il y a des livres ouverts, en langue étrangères,  secrets …

Une autre thématique qui revient beaucoup dans tes textes et particulièrement sur Marie Jeanne, que je trouve la plus réussie de l’album tant sur le fond que sur la poésie, c’est le cannabis. Aujourd’hui, tu as énormément de jeunes qui fument en France, tu entretiens quel rapport au cannabis ?

Moi, mes chansons, c’est comme les Fables de la Fontaine sans la morale à la fin, parce que je préfère que l’auditeur se la fasse. Marie Jeanne en vérité, c’est une chanson qui dit “ne fumez pas”. C’est une chanson contre Marie Jeanne qui est traitée de pute. « Marie Jeanne est partie », « ça m’arrange », c’est une chanson de regret, de rédemption. C’est un mec qui dit « j’ai méfu  mais c’est complètement con”. La principale erreur c’est d’avoir commencé. C’est plutôt, même complètement un message anti-drogue. Et parfois il est mal perçu. Parfois même il est perçu comme un message pro drogue alors que pas du tout. Mais j’aime bien ne pas le dire parce que pour moi une chanson elle doit faire son chemin et j’aime bien me dire qu’un mec peut écouter cette chanson à 8 ans et croire que ça dit ça … retomber dessus à 20 ans et se dire «  en fait il dit ça ce connard » … et à 40 ans, avec sa gamberge de 40 ans et son filtre, se dire «  putain j’avais rien compris ». C’est pour ça que je n’aime pas mettre la morale, comme ça ma chanson elle peut grandir en même temps que son auditeur. Je ne suis surtout pas là pour … Wapalek n’est pas une religion tu vois. Je ne suis pas là pour dire “faite ceci, ne faites pas ça”. Je tiens trop à ma liberté pour toucher à celle des autres.  Et donc mon rapport à toutes les drogues, alcool, cigarette compris, il est forcément négatif. Moi, tout ce qui te prive un peu de ta lucidité, je suis contre. Moi, j’en ai au contraire besoin pour écrire, mais tout ce qui t’enlève ta souffrance ou tes bonheurs, tout ce qui t’enlève de la vie, c’est pas cool.

Une dernière question sur ce thème là. Hugo TSR dans combat artificiel dit “ on pouvait voir cette vie sans drogue mais en vérité ils nous en donnent. Ce sera bientôt légalisé et ils savent très bien que ça nous endort”.  D’ailleurs, c’est aussi une thématique que l’on retrouve dans les textes d’AKH. Quel regard as-tu là dessus ? Est-ce que tu penses qu’on laisse proliférer ce trafic pour que les banlieues se calment? Comme par exemple un substitut à des emplois ?

Je sais pas, je ne prétends pas savoir si c’est toléré en haut lieu, je n’en sais rien, je n’y suis pas. Je me méfie des phrases comme “ils nous la mettent”. C’est qui ce “ils” ? Ce “nous” ? Qu’est-ce qu’ils “nous mettent” ? Ce sont des gens qui disent dénoncer, mais les généralités je m’en méfie. Je me méfie des pronoms personnels qui ne sont pas nommés. Ces gens là, eux ? qui exactement ? les noirs ? les jeunes ? les arabes ? Nous, ils nous arrivent de dire « les politiques » mais on est dans l’amalgame, je le sais très bien donc je me méfie de ce genre de phrase. En plus, il y a des manières moins “slogan manif pétée”. Le message frontal “jetez vos armes”, il ne marche pas. Tu dis ça a des pacifistes, ok , va dire ça à des militaires, ils vont te rire à la gueule. Ce n’est pas efficace à part pour les convaincus de la paroisse. Alors qu’avec l’humour, l’ironie, l’auto dérision, tu arrives plus à faire capter ton message qu’en disant “faites ci, ne faites pas ça”. L’humour, l’art, même sans dire comme avec le dessin tu peux dire plein de trucs; beaucoup plus qu’avec des “ils », des « nous”… ça fait trop longtemps qu’il y a ça dans le rap. Analyse les textes dans cet angle là, tu verras que c’est abusé, il y en a plein qui les utilise. Le mec il ne te dit pas “le maire de telle ville en 1987 a fait” … non! Donc ils mentent. A ce compte là, je préfère les infos. Enfin, voilà ce que j’en pense.

Parlons de tout ce qui touche aux médias et au Rap. Qu’est-ce que tu penses du monde médiatique français et surtout son rapport avec le rap français. Je pense à des interviews comme Befa dans Tarata en 1995 ou Dizis face à Zémour quand il déglingue son bouquin ou Booba récemment dans le Grand Journal ou encore Nekfeu sur On n’est pas couché face à Yann Moix.

Il y a des exemples dans les deux sens: les rappeurs qui tapent sur les médias, les médias qui critiquent les rappeurs.  Concernant le rap, mais ça avait été la même chose avant le rock, avant ça avec le jazz “c’est de la musique de nègre, c’est la musique du diable”. Les gens ils n’ont pas attendu le hip-hop, dès qu’il y a un impact sur la jeunesse … Les jeunes aujourd’hui, ils attendent plus un “couplet pété” d’un rappeur pourri qu’un discours politique dans une assemblée où les hommes politiques n’y vont même pas puisqu’ils ne s’écoutent même plus entre eux alors …  Au départ, le rap c’était “une mode, ça ne durera pas 6 mois”, puis “de la musique de banlieue qui ne vend pas ” et maintenant qu’ils ne peuvent plus le dire, ils disent “ah beh maintenant ça vend”.  On parle souvent de la manière dont les médias parlent du Rap mais il y a aussi la manière  dont ils n’en parlent pas parce qu’il y a une censure. De qui ils parlent, de qui ils ne parlent pas, parce que c’est eux qui décident ça. C’est truqué. En 6 mois, s’ils veulent rendre connu un artiste, ils peuvent. Pourquoi? Parce qu’ils payent les couvs, ils payent les rotations radios. Le premier à avoir fait ça, c’est l’agent d’Elvis Presley. C’était un blanc du sud qui faisait de la musique de black et bin le mec il ne voulait pas passer ça parce que “c’était de la musique de black chanté par un blanc”. Et comme à l’époque, c’était à la radio et qu’on ne voyait pas, les gens allaient téléphoner pour demander pourquoi ils passaient ça. Alors l’agent il se dit : “ça ne va pas, mon artiste il défonce, ce n’est pas normal”. Donc un jour il leur a demandé “Moi … si je vous donne tant, vous le passez combien de fois par jour ? “ C’est le premier à avoir fait ça et aujourd’hui c’est devenu la règle.

Kacem Wapalek avec JB le 1juin 2016

Interview : Jean-Baptiste Rufach 

Photo: Hugo Carayon

Retranscription : Perle Condamines

Publié le mercredi 01 juin dans Chroniques, Musique

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