FILM > Suburra, craquage à l’italienne

Par Hugo

Mafias, drogue, corruption, prostitution, exécutions sommaires…non, vous n’êtes pas devant un épisode d’Enquête Exclusive avec Il signore Bernardo de la Villardière, mais bien devant le dernier film de l’italien Stefano SollimaSuburra. 

Dans la lignée de ses précédentes réussites télévisuelles Gomorra (2014) et Romanzo Criminale (2008), le natif de Rome continue son exploration froide et sans concessions du crime organisé en Italie. Encore une fois, les ramifications dans la société sont multiples. Petites frappes et gros truands côtoient les députés véreux, magistrats corrompus et membres du Vatican dans une sombre histoire de projet immobilier qui vise à faire du quartier romain d’Ostie un « nouveau Las Vegas » en y implantant casinos et boîtes de nuit…

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Mître railleuse et mitrailleuse

Un homme à la calotte blanche et la pèlerine immaculée est à genoux devant un tableau de la vierge. Il prie, tandis que derrière lui on s’active pour le dîner, où une table est consciencieusement dressée dans un silence d’église. Le cliquetis des couverts et des assiettes se mêle à celui du chapelet qu’on triture. Sur le côté se tient un homme de foi au visage d’enfant qui observe la (s)cène. D’un seul geste, sans se retourner, l’homme en blanc appelle le jeune prêtre qui se penche vers lui en une fraction de seconde.
Très lentement, et pendant qu’on devine l’orage gronder en dehors du palais, le visage tantôt enjoué du jeune homme se crispe et doucement, on devine qu’il y a une couille dans le potage. VLAN, bim, ça ne rate pas, un coup de tonnerre plonge la salle dans le noir, et on annonce « 7 jours avant l’Apocalypse ».
7 jours avant la résignation du pape. 7 jours avant la démission du gouvernement. 7 jours avant que le Tibre entraîne dans son sillon un sympathique cortège de cadavres dézingués à coups de hache et de revolver. Bienvenue dans le polar réaliste italien, celui qui sue, celui qui pue, celui qui sent le sexe et le billet de banque, car l’argent a une odeur, celui du gorgonzola.

Orages et néons

En fait, c’est l’histoire typique de l’Italie d’aujourd’hui. Alors que la crise frappe le pays et que le gouvernement est prêt à exploser, un député de type « Bunga Bunga » est pris dans la tourmente après qu’une prostituée mineure meure dans son lit. Il fait appel à un petit malfrat pour faire disparaître le corps, ce qui entraîne une réaction en chaîne infernale.
Et voilà la nouvelle du « Nouveau Las Vegas » qui se propage dans le milieu et attise les convoitises. Les problèmes ne tardent pas s’accumuler, amplifiés par une ambiance sombre et âpre, à la limite du fantastique avec cette pluie qui tombe sans discontinuer et ses plans de travers qui vous indiquent qu’il y a un truc louche qui se trame. Le crédit est également à mettre sur les pépites du groupe M83 qui illustrent tout le film durant, avec une certaine léthargie électrisante.

Guerres et Paix

Pour cette fresque plus en forme de puzzle que de mosaïque, le réalisateur s’entoure des copains : Carlo Bonini et Giancarlo de Cataldo en ont écris le scénario adapté de leur roman (le premier étant l’auteur de Romanzo Criminale)Paolo Carnero à la photographie, avec qui il avait travaillé sur son premier long-métrage A.C.A.B : All Cops Are Bastards (2012), Pierfrancesco Favino, qui en avait le rôle principal, se retrouve ici dans la peau du député amateur de parties fines…

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Les personnages, aussi caricaturaux qu’ils puissent paraître, n’en démontrent pas moins l’immense absurdité de la mafia, où les égotrips alimentent les situations de violence là où elles n’ont pas lieu d’être. Citons l’excellente perf’ du couple de mafieux tout droit sortis d’un Tueurs-Nés d’Oliver Stone, interprété par Alessandro Borghi et Greta Scarano, à la folie contagieuse ; ou bien Elio Germano, qui joue un chétif organisateur de soirées mondaines lui aussi contaminé…

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En fin de compte, ce qui brasse le plus, ce n’est pas l’ultra violence crue (interdit au moins de 16 ans quand même) mais plutôt l’angoisse dont Sollima nous laisse à mesure que l’intrigue avance. Le piège infernal de la mafia qui se referme sur chacun des personnages donne le vertige, et on se demande constamment comment ils vont pouvoir sortir de ce bourbier.
Il y a de grande chance que la réponse soit « les pieds devants ». Le pape aussi ? Possible.

Hugo Carayon

Suburra (2015), de Stefano Sollima, 2h15.
Séances disponibles au Gaumont Wilson et à l’ABC.

Publié le mardi 15 décembre dans Chroniques, Cinéma, Culture

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