Et Dieu fit chanter la Femme

Par Camille

De passage à Toulouse du fait de son intervention lors de la projection du film No Land’s Song, organisée à l’occasion du Festival International du Film des Droits de l’Homme, GMT a rencontré pour vous le caricaturiste iranien, aujourd’hui réfugié politique en France, Mana Neyestani.

affiche FIDH

Le film se termine sous des applaudissements tonitruants, ceux du public dans la salle de cinéma, mais également ceux du public à l’intérieur de l’écran, ce public qui, quelques mois plus tôt, a eu l’opportunité d’assister à l’accomplissement d’un projet impensable jusque très récemment : entendre des femmes solos chanter, face à un public mixte, en Iran. Il s’agit de l’objet du documentaire d’Ayat Najafi, diffusé mardi soir dernier au cinéma de l’ABC. Le réalisateur filme ainsi tout en simplicité l’organisation difficile du concert par sa sœur Sara, dont les joies et déboires nous font à la fois sourire et pleurer. Un film bouleversant donc, reflétant avec justesse la triste réalité que vivent les femmes iraniennes au quotidien.

Lors de cette diffusion, c’est le caricaturiste iranien Mana Neyestani, réfugié politique en France suite à la publication d’un dessin malheureusement interprété, qui a accepté d’intervenir et de parler de son pays. Et quelques heures avant la projection, nous l’interviewions.

« Comment avez-vous été amené à participer à ce festival et pourquoi avez-vous accepté de tenir le rôle d’intermittent lors d la diffusion du film de ce soir ?

Vous devriez plutôt demander aux organisateurs pourquoi ils m’ont choisi. (rires) Je suis si honoré d’avoir été invité, car tout d’abord, j’adore le cinéma et voir des films. Je suis moi-même cinéphile. Également, le film de ce soir est à propos de l’Iran, plus particulièrement à propos des femmes iraniennes, ce qui est un enjeu important pour moi. Je suis donc vraiment honoré d’y prendre part.

Vous dites que l’enjeu du droit des femmes en Iran est important pour vous, pourquoi ?

Je pense que cela devrait être important pour n’importe quel activiste iranien. Selon moi, beaucoup de problèmes majeurs en Iran seraient résolus avec la résolution du problème des femmes en Iran. Je pense que nous souffrons d’une certaine patriarchie, même le système politique est une certaine patriarchie. Quand les femmes en Iran pourront devenir indépendantes et libres, cela aura un bon impact sur le système politique. Mais le régime n’encourage pas les femmes à être présentes, à se montrer. Il tente de les garder à la maison. Mais je pense que c’est impossible de le garder à la maison car les femmes iraniennes sont motivées et fortes.

Vous estimez donc que progressivement, la libération des femmes iraniennes sera inévitable?

Bien sûr, elles changent tout. Je pense que les femmes en Iran seront le moteur du changement. Tout particulièrement pour la nouvelle génération. Nous ne pouvons pas les empêcher de participer à la vie du pays.

Vous avez déjà dessiné quelques caricatures sur ce sujet. Pensez-vous que dans le futur, vous dessinerez plus à propos du droit des femmes en Iran?

J’ai effectivement fait moi-même quelques dessins sur le droit des femmes dans le passé. Oui, je vais surement faire quelque chose sur le sujet, comme je l’ai dit, c’est un enjeu important pour moi.

Je sais qu’il est difficile de classer les enjeux, mais diriez-vous que le droit des femmes prime sur la liberté de la presse? Ou le contraire?

Je dirais que les deux sont complètement liés, on ne peut pas les séparer. J’ai notamment essayé de profiter de toutes les occasions pour que nous nous souvenions de notre plus courageuse femmes activiste et caricaturiste, Atena Farghadani. Elle a dessiné un jour le Parlement, les députés iraniens, après qu’ils aient tentés de faire passer une loi contre les femmes, et elles les a dessinés en tant que singes et vaches. Elle a été arrêtée et condamnée à 12 ans de prison. Elle est toujours en prison aujourd’hui, juste pour avoir fait un dessin. Je pense donc que les femmes iraniennes sont très courageuses. Et cet exemple illustre ici à la fois un enjeu de liberté de la presse et des femmes, on ne peut séparer les deux.

Y a-t-il des hommes qui défendent le droit des femmes?

Je l’espère. (rires) Je l’espère et je pense que oui. Par exemple, le film qui sera diffusé ce soir a été réalisé par un homme. Et j’ai lu dans une interview de lui, que l’on lui avait déjà demandé « mais pourquoi tu as fait ce film? Tu es un homme. Une femme aurait dû le faire. » Et lui avait répondu,  » Mais pourquoi ça? Ce n’est pas une question de genre. » Je pense donc que c’est un bon signe.

A propos de vos œuvres en elles-mêmes, j’aurai une question à propos du choix de la France. Dans le Petit manuel du Parfait réfugié, on peut croire que c’est du fait de l’image de « pays des droits de l’homme » qu’a la France à l’étranger que vous voulez vous y rendre, mais dans le premier livre (Métamorphoses Iraniennes), on observe les changements constants de choix du pays d’accueil: le Canada, puis la France, puis le Royaume Uni, le Canada encore, etc. Qu’est ce qui a donc fini par motiver votre choix pour la France?

Le problème est que le premier livre se termine quelques années avant mon arrivée en France, et le second livre commence peu de temps après mon arrivée. Donc la partie de l’arrivée en France manque. En toute honnêteté, ce n’était pas un choix (rires). Je suis bien-sûr très content d’être ici. J’ai pu publier trois livres, cela n’aurait sûrement pas été possible dans d’autres pays. Les Français apprécient vraiment la bandes dessinée*, il y a une vraie tradition de la BD. Mais au début ce n’était pas le pays de mon choix. J’ai passé quatre ans en Malaisie sans aides. J’ai vraiment tenté d’avoir un soutien de la part des organisations internationales des droits de l’homme. Mais à ce moment-là, cela n’a pas été possible pour elles de m’aider, je ne sais pas pourquoi. Probablement que ce n’était pas « à la mode ». (rire) Je suis probablement pessimiste et cynique, mais je pense que parfois, il faut regarder les choses en face et se dire que les droits de l’homme peuvent devenir des tendances. Aujourd’hui, la Syrie est à la mode, et demain, tout le monde aura oublié. Aujourd’hui, tout le monde se souci de Kobané en Syrie et tout le monde publie et republie les photos des femmes et des combattants de Kobané, mais demain, tout le monde les aura oubliés. Dans mon cas, l’Iran n’était pas sous les feux de la rampe en 2006-2007, et aussi, ma situation était vraiment particulière. C’était différent avec d’autres journalistes, parce que ce n’était pas seulement le problème de moi en tant que journaliste et caricaturiste face au régime. C’était le fait que des gens, en tant que manifestants, aient organisé des grosses émeutes, contre le magasine pour lequel je travaillais et contre le régime, et moi j’étais au milieu. C’était un malentendu, une mésinterprétation d’un dessin innocent. Et d’autres personnes s’en sont servis afin d’exprimer leur colère contre le régime. Le régime avait bien sûr besoin d’un bouquet-missaire. Et ce bouquet-missaire était moi, malheureusement.

Enfin bref, j’ai donc passé quatre ans en Malaisie. Finalement, en 2009-2010, lorsque l’Iran a été inscrit à l’agenda médiatique sur le thème des droits de l’homme, pendant la crise post-élections, j’ai été considéré comme faisant parti d’une espèce de programme des organisations de défense des droits de l’homme. Bien sûr, pendant les manifestations et les émeutes du mouvement vert en Iran, j’ai effectué beaucoup de caricatures contre le régime. J’étais en Malaisie mais je travaillais et je travaille toujours pour un site d’opposition iranien. Et je sais que certains manifestants ont imprimé mes caricatures et en ont fait des pancartes pendant les manifestations. J’étais tellement heureux de voir que j’avais toujours de l’influence en Iran, que mon travail avait un impact.

Rapidement, en 2010, j’ai été informé que Paris m’avais accepté en tant qu’invité pour une durée d’un ou deux ans, dans le cadre d’un programme de l’ICORN, pour les auteurs en danger. Donc ils m’ont invité et je n’ai pas eu le choix du pays.

Dans vos livres, vous critiquez beaucoup, avec humour et ironie, l’administration française. Vos critiques peuvent toutefois être très fortes, comme par exemple lorsque vous dessinez un enfant d’immigrants auxquels on a refusé de leurs délivrer des papier, embrigadé par Daesh.

Tout d’abord, j’espère que le livre n’est pas offensif. Mais parfois, lorsque vous voulez critiquer quelque-chose, il faut être brutal et direct, puisqu’il s’agit de la réalité. Ce sont les faits. Et vous voulez rappeler les choses aux gens, les choses qu’ils ne veulent pas voir. Il faut les provoquer. Et vous savez, depuis les récentes attaques terroristes, tout le monde s’est concentré là-dessus. Malheureusement, la plupart des gens se comportent tellement émotionnelle en surface. Il y a deux types d’approches d’après ce que j’ai vu: ignorer le problème ou avoir une approche raciste, faire des réfugiés les responsables des problèmes. C’est un gros problème en France. Il faudrait que cela soit mieux étudié par des sociologues, des experts de la question.

Vous disiez dans vos livres que pour accélérer la procédure de demande de papier, il vaut mieux effectuer un délit mineur afin d’avoir accès, dans les locaux de la police, à du matériel plus efficace que celui dont dispose les administrations chargées des immigrants.

J’ai vraiment essayé d’être le plus honnête possible, de montrer la vraie situation. Je parle donc de quelques fraudes que certains demandeurs de papiers font. Certains amis m’ont dit que lorsque je parlais des fraudes de réfugiés, des extrémistes pourraient en prendre avantage, s’en servir contre l’immigration, mais je ne pense pas ça. On ne peut pas ignorer le problème parce que certaines personnes risquent d’en abuser.

Parfois, en lisant votre travail, on peut penser qu’il est plus facile de venir illégalement que légalement en France. Est-ce vraiment le cas ?

Oui, parfois. A propos des petits délits, que je n’ai jamais effectué, plusieurs réfugiés m’ont expliqué qu’ils l’avaient fait, afin d’accélérer leur dossier. Mais je me souviens, lorsque je présentais mon livre lors d’un salon du livre à paris, l’homme qui se situait dans l’emplacement à côté du mien avait écrit un poème, de 70 pages, à propos de Pôle Emploi. Et il était tellement en colère, du fait d’un problème avec pôle emploi qui a duré 13 ans et n’a jamais été résolu. Il était français, ce n’étais pas un réfugié. Donc je sais que ce ne sont pas seulement les réfugiés qui souffrent de la bureaucratie française. (rires)

Lorsqu’un Français, ou un occidental en général, pense à l’Iran, il s’imagine un pays très négatif, du fait probablement des livres et films très connus ici, décrivant la situation là-bas, tels que Persépolis ou Les chats Persans. Quels seraient pour vous les aspects positifs de l’Iran?

Je pense que les artistes comme Marjane Satrapi qui a fait Persépolis, ou Bahman Ghobadi, qui a fait Les chats Persans, ou encore Jafar Panahi qui a fait Taxi Téhéran, c’est quelque-chose de positif. Ces gens s’opposent au système, au gouvernement, et montrent que les intellectuels n’acceptent pas les dictatures. Ils représentent une tendance à la démocratie, et pour moi, c’est positif, même si nous montrons les aspects négatifs. Par exemple, ce film que nous allons voir ce soir, c’est à propos de la suppression des femmes de la musique, ce qui est très négatif. Mais le fait qu’un réalisateur iranien le mette en avant, c’est très positif. Cela dépend de nous. Je pense que les gens en Iran, un grande partie d’entre eux, recherchent la démocratie et la liberté. Ils veulent des réformes. Nous avons besoin d’espoir. Et bien sûr, nous ne devrions pas ignorer les problèmes et les aspects négatifs de l’Iran. »

*en français lors de l’interview

 

Merci à Mana Neyestani d’avoir accepté de réaliser cette interview, ainsi qu’à Slafka Petryszyn de l’avoir organisé.

Le Festival International des Droits de l’Homme se tiendra encore jusqu’à vendredi soir, au cinéma ABC, et sera l’occasion d’autres belles découvertes. Alors foncez !

=>Programme du festival <=

Publié le mercredi 20 janvier dans Chroniques, Cinéma, Littérature

Commentaires

  • Adi
    Le dimanche 06 mars à 03:25

    Taking the ovveierw, this post hits the spot


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    (invisible) *