FILM > Dogville – La belle et le village

Par Vincent Roques

Dogville

Une petite ville des Etats-Unis située près des Rocheuses, dans les années 1930. La crise économique fait son œuvre, et les habitants de Dogville vivent pauvrement. Enfermés dans la routine et coupés du monde, ils en auraient oublié le sens de l’hospitalité et de la générosité. C’est du moins ce que prétend Tom, jeune rêveur qui s’ambitionne philosophe. Lorsqu’un soir des coups de feu se font entendre depuis la vallée en contrebas, et qu’une jolie jeune femme prénommée Grace lui demande son aide pour échapper aux gangsters qui la poursuivent, Tom y voit une occasion inespérée : si la fugitive s’installait à Dogville, la vie de la communauté en serait bouleversée, pour le bien de tous ! L’accord des villageois obtenu, Grace élit domicile à Dogville. Les premiers jours sont heureux, mais la belle se rend vite compte que l’hospitalité des habitants a tout de la pire des prisons…

La sympathique ville de Dogville

  • Lars Von Trier au top

Le cinéaste danois livre ici une de ses œuvres les plus aboutie. A la fois réalisateur et scénariste, il affirme sa différence avec les superproductions Hollywoodiennes en brisant plusieurs cadres du cinéma « dominant ». Premier opus d’une trilogie qui leur est consacrée, Dogville parle de place des Etats-Unis dans la culture occidentale. Trier l’explique ainsi : « Les Etats-Unis occupent une très grande place dans ma vie, comme dans celle de chacun d’entre nous. Je suis de fait concerné par tout ce qui touche ce pays, et pourtant je ne peux pas voter là-bas si je veux changer les choses. C’est pour cette raison que je fais des films sur l’Amérique. »

Dogville n’en est pas pour autant un film sur les Etats-Unis. L’approche du réalisateur se veut au contraire universaliste, autour de thèmes généraux : les Hommes et la civilisation, mais aussi les pulsions animales, avec une grande place faite à la question de la sexualité. Cette pulsion en particulier motive les actes des villageois (viols, jalousie, cruauté entre les femmes etc.), et renvoi à l’image de Dogville  comme village banal parmi tant d’autres : « Bien sûr, on parle des Etats-Unis, mais aussi de n’importe quelle petite ville dans le monde ».

  • Quand le cinéma se fait théâtre (ou l’inverse)

La mise en scène innovante et la structure du film en font un ovni cinématographique. Le scénario en 9 parties (« actes ») tient pour beaucoup du théâtre, tout comme la mise en scène et le décor minimaliste. Ce dernier se limite à quelques inscriptions au sol dessinant en pointillé le village, et à de rares objets à forte dimension symbolique. Le spectateur n’a ainsi d’yeux que pour le jeu des acteurs.

Là encore, il ne devrait pas être  déçu : dans un rôle écrit sur mesure pour elle, Nicole Kidman est tour à tour fragile et aérienne, vulnérable et sublime. Sa prestation est pour beaucoup dans le tour de force du réalisateur de faire paraitre presque court un film de trois heures.

  • Vous avez dit « fin méchante » ?

Si Dogville séduit, c’est enfin par son aspect rebelle. Très critique vis-à-vis du « pardon à tout va », le film dénonce la distance morale dans laquelle l’héroïne se réfugie : Grace se conduit en effet de façon à respecter avec la plus grande rigueur des principes moraux qu’elle n’applique pas aux villageois. Leurs actes inhumains et injustes doivent être imputés à leur milieu de vie et à leur manque d’éducation, et ne doivent en conséquence pas leur être reprochés.  De pardons en pardons, Grace devient la victime stoïque d’actes de plus en plus barbares…

Jusqu’à l’ultime contre-pied : le père de l’héroïne parait soudain, et le spectateur apprend qu’il est le chef des gangsters qui la recherchait. Lorsqu’il lui propose de prendre sa succession et de partager son pouvoir, Grace se retrouve en position de juger les villageois et leurs actes. La fragile héroïne, devenue impitoyable, condamne alors sans ses anciens bourreaux. Elle a finalement adopté la vision de son père : lorsque les pulsions animales dominent les Hommes, ceux-ci doivent être traités comme le chien qui mord l’enfant : celui-ci ne comprend pas le pardon, mais seulement le bâton.

Que l’on aime ou pas le message porté par Dogville, le film n’en reste pas moins un joli bout de cinéma. A voir !

(Plutôt qu’une mauvaise bande-annonce, je vous propose le « confessionnal » des acteurs pendant le tournage, qui est plutôt  original…)

 

« Dogville », de Lars Von Trier. Avec : Nicole Kidman, Paul Bettany, James Caan, John Hurt (narrateur). Film danois sorti en salle en 2003. 177 minutes.

Publié le Lundi 09 avril dans Cinéma

Commentaires

COMMENTEZ:

*
(invisible) *


Good Morning Toulouse