FILM > Dans la Maison – Effraction haletante

Par Morgane

C’est un an après Potiche que le dernier film de François Ozon, réalisateur atypique s’il en est, sort en salles. Entre sensation de malaise et de délectation, Ozon appuie là où ça fait mal, nous confrontant à nos vices les plus crus.

Synopsis
Germain Germain, professeur de lycée désabusé, subit un véritable choc le jour où il découvre la poignante rédaction d’un de ses nouveaux élèves de seconde, Claude. Adaptant librement le sujet « Racontez en une rédaction votre week-end », l’élève profite de cours de maths particuliers livrés à son camarade de classe Raphaël pour examiner avec mépris et délice son intérieur, sa famille, ses habitudes, en somme, sa vie. Germain, peu habitué à des travaux d’une telle qualité et voyant en Claude l’auteur qu’il ne sera jamais, se prend au jeu et se laisse docilement manipuler par l’adolescent, qu’il finira par encourager chaque jour un peu plus à franchir les limites de l’intrusion dans l’intimité de la famille.

Ozon, maître du malaise
Dans la Maison nous embarque dans une parfaite histoire de voyeurisme, le spectateur mis en position de juge, mais en réalité complice : il est d’autant plus voyeuriste qu’il participe aux expéditions de Claude dans la maison de Raphaël, et qu’il partage la couche de Germain, qui rapporte chaque soir à sa femme Jeanne les exploits littéraires de son poulain. Le spectateur, forcément désapprobateur, ne se rend compte qu’une fois le film commencé qu’il est lui-même pris dans cet engrenage voyeuriste : il ne peut faire marche arrière, l’envie de connaître la suite étant trop pressante. Ozon met ainsi en place une véritable remise en question de nos limites, de notre éthique, comme si, arrivé à un certain point, l’envie et la curiosité malsaine l’emportaient sur toute tempérance. Pour ce faire, il use d’éléments caractéristiques de son cinéma, qui confèrent au film cette atmosphère si particulière : des personnages fantasques et en même temps proches de nous, quelque chose d’impalpable, de presque surnaturel, l’impression de regarder par le trou de la serrure… Ce quasi huis-clos (la maison, l’école, l’appartement), véritable mise en abyme, nous renvoie à notre condition de spectateur, pris au piège dans la salle obscure.

Un casting hétéroclite
Si Luchini, fidèle à lui-même dans un énième rôle d’intellectuel maussade et extravagant, livre une excellente performance, on ne pourrait passer outre les autres acteurs principaux, piliers de l’intrigue. Il y a d’abord Ernst Umhauer, dans le rôle du jeune Claude, qui arrive au moyen de quelques mimiques angéliques bien senties, à faire passer par son regard toute la perversité de cet adolescent éminemment torturé. Il y a également Kristin Scott Thomas, touchante de folie naissante et de désespoir latent, et Emmanuelle Saignier, qui, bien que je ne la porte pas dans mon cœur d’une façon générale, réussit à jouer la transparence de la femme au foyer effacée à la perfection. On peut néanmoins reprocher à Luchini d’être, justement, trop fidèle à lui-même, du fait qu’il ne joue plus réellement de rôle, sinon ce qu’on attend de lui : un comédien excentrique, éloquent, drôle et énigmatique. Il n’y a donc pas d’effet de surprise, et cette redondance vient quelque peu gâcher l’intrigue. On peut déceler également quelques fautes de justesse chez les jeunes acteurs, malgré tout : quelques exagérations dans le regard et dans les attitudes viennent ternir le jeu global.

Force de l’absurde
L’absurde occupe une place prépondérante dans le film : disséminé çà et là au travers d’éléments a priori anodins (les noms de personnages, la galerie d’art de Jeanne, les jumelles excellemment interprétées par Yolande Moreau, les règles intérieures du lycée…), il est pourtant partie intégrante de l’œuvre finale, venant dénoncer une vie dont l’utilité est remise en question. Ainsi le patronyme grotesque de Germain Germain renforce-t-il le pathétique achevé de sa vie de professeur désabusé, de même que le règlement intérieur du lycée dénonce un système où, sous prétexte d’égalité des chances, on tombe dans le caricatural et le non-sens. En outre, on décèle en filigranes une intéressante réflexion sur l’art contemporain :grossière, elle dénonce pourtant subtilement ce que beaucoup de personnes pensent d’un art qui peine parfois à se renouveler, quitte à tomber dans le ridicule le plus total.

Un long-métrage qui tient ses promesses
Au final, Dans la Maison est ce qu’on peut appeler un très bon film, haletant du début à la fin, drôle, pertinent, original, élégant et globalement bien porté par ses interprètes. Il pâtit cependant de quelques défauts minimes, bien que l’idée de départ, originale au possible, garantisse moult sensations fortes. Si Dans la Maison n’est sans doute pas le meilleur Ozon, il reste un des meilleurs films à voir au cinéma en ce moment.

Publié le dimanche 11 novembre dans Cinéma

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