[CINEMA] « Belladonna », film psychédélique diablement excitant !

Par Hugo

Perle longtemps méconnue de l’animation nippone, « Belladonna » revient en version restaurée 4K quarante-trois ans après sa sortie. Une fantasmagorie cinématographique jouissive qui ne vous laissera pas indifférent(e).

Barbara Gould l’avait prédit (Les Nuls aussi) : « il y a des femmes qu’on n’oublie pas ». Vous n’oublierez certainement pas l’héroïne de cette oeuvre unique en son genre, Jeanne, jeune paysanne « comme les autres » vivant dans une société féodale répressive et qui signe un pacte avec le diable pour sortir de la misère et réclamer vengeance.

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Débarquée sur les écrans japonais en 1973, « La Belladonne de la tristesse » (le premier nom du film, Kanashimi no Belladonna en VO), réalisée par Eiichi Yamamoto, est une adaptation libre d’un essai de l’historien Jules Michelet, « La Sorcière » (1862), sorte de conte libertaire parcourant les thèmes de la féminité et de la sorcellerie au Moyen-Âge. Cette « Belladonna » s’inscrit dans un triptyque de films d’animation érotiques (Animerama) produit par la société Mushi Production d’Osama Tezuka. Tezuka, le papa artistique d’Astro le Petit Robot et non moins spirituel de tous les mangakas de la planète.

L’histoire est celle de Jeanne et Jean, deux sers d’une France située entre la guerre de Cent Ans et Woodstock. Deux ingénus qui s’aiment d’un amour pur et font chanter les petits oiseaux sur leur passage. Leur union célébré, il passent devant le seigneur local, monstre dark fantaisy libidineux, qui sépare le couple et arrache la virginité de la paysanne en usant de son droit de cuissage devant le visage goguenard d’un cour cruelle. Écrasé par la culpabilité, le jeune damoiseau sombre dans l’alcool tandis que Jeanne, traumatisée par le viol, est contacté par un esprit au look mephistophallique, qui propose de lui donner la « force » pour continuer à vivre à condition de lui troquer corps et âme. Dans un Moyen-Âge régi par la violence, la famine et la maladie, Jeanne devient une femme respectée au village, puissante, mais qui attise bientôt les regards désapprobateurs des petites gens et la foudre des puissants qui voient en cette émancipation la marque du malin…

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Passerelle entre l’Orient et l’Occident par le truchement des Arts, fruit d’expérimentations visuelles à la beauté époustouflante, d’un opéra psychédélique et orgiaque, cette tragédie animée à l’érotisme brûlant et parfois malsain a quelque chose de mystique qui transcende son simple aspect cinématographique, qui fascine autant qu’il dérange. Bref, vous allez avoir chaud au slip et sous le crâne.

 Astro Boy au pays du hentaï

Il faut nécessairement placer cette pépite dans son contexte historique, celle de la fin des années 60 qui fut un formidable élan de liberté sociale. L’Art, sous toutes ses formes, n’y échappe pas et devient le reflet de cette libération des mœurs, tout paraît possible, rien ne paraît interdit. A cette époque, les films d’animation restent pourtant le pré carré du bac à sable. Destinés à un public en bas âge, le sexe et l’érotisme en sont bannis, à moins de crier au scandale ou de le suggérer de manière ultra policée.
C’était sans compter sur le vent de liberté qui souffle sur la bande dessinée, notamment aux Etats-Unis avec des énergumènes au crayon finement aiguisé tels Gilbert Shelton ou Robert Crumb, qui deviennent les chantres de l’underground et de la contre-culture américaine. Un avant la sortie de « Belladonna, » Ralph Bakshi adapte ainsi les aventures de gaudrioles sexuelles et déjantées de « Fritz le Chat » : hyper subversif et ouvertement pornographique, il jouit du classement X, une première pour un film d’animation.

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Au Japon, le tabou social et religieux sur la pornographie est historiquement plus faible qu’en Occident, l’idée de créer des films d’animation pour adultes part du simple désir de rentabilité économique. Il s’agit alors pour Tezuka de renflouer les caisses de sa société de production, tout en offrant un espace de liberté artistique sans commune mesure à son équipe. De 1968 à 1973 , trois contes érotiques prennent vie pour montrer que l’animation est apte à traiter des thèmes adultes : Les Milles et Une Nuit, Cléopâtre et La Belladone de la Tristesse donc.
Si le premier profite d’une bonne réception dans les salles obscures nippones, Cléopâtre est un lourd échec financier.
Belladonna, mal distribué et considéré comme trop expérimental pour être exploitable commercialement, aura raison de la Mushi Production. Un film maudit à la réputation sulfureuse, comme son héroïne, incompris lors de sa sortie, condamné à une existence superficielle d’un festival spécialisé à l’autre, et qui vit pourtant d’une ardeur visuelle et picturale étonnante.

Art Nouveau, bunraku, pop-art et Egon Schiele

Eiichi Yamamoto, qui doit en plus faire avec le départ de Tezuka qui souhaite revenir à ses premiers amour de manga, s’entoure d’une lourde équipe d’animateurs et de dessinateurs…mais de peu de moyens. De la frugalité économique se dégage un élan créatif surpuissant. Se délestant de « la patte Tezuka », ses lignes claires et ses personnages au contours bien définis, le directeur artistique Kuni (ça ne s’invente pas) Fukai développe son propre style érotico-psychédélique qui pioche lui-même dans une palette gigantesque de références : courbes évocatrices de l’Art Nouveau, entremêlement klimtien des formes, univers sensuel qui emprunte aux corps osseux d’Egon Schiele, personnages tirés d’un jeu de tarot, séquence pop-art que n’auraient pas renier les Beatles pour leur Yellow Submarine, expressivité des tracés comme dans les estampes japonaises de l’époque d’Edo…
Ces expérimentations étincelantes se développent essentiellement par des panoramiques sur de grandes fresques colorées ou des travellings sur des aquarelles à la bavure recherchée. La décision de supprimer le mouvement de la bouche lorsque les personnages parlent vient elle du bunraku, théâtre traditionnel de marionnette japonais.

Si le travail incroyable du trait crée un rythme intense où se mêle avec subtilité l’aspect sexuel, celui du son est tout bonnement jouissif ! Les voix des personnages sont toutes ultra léchées (mention spéciale au diable interprété avec brio par Tatsuya Nakadai en personne !), et que dire de cette musique qui vous explose au visage dès le première notes du générique de début ! C’est Masahiko Satoh qui s’est chargé des partitions, un rock psychédélique tendance « Sweet Smoke » qui vire parfois à l’OST de giallo italien et de western spaghetti (les références on vous dit). On en pleurerait presque.

Le Mâle triomphant

A travers une esthétique magistrale, Eiichi Yamamoto distille dans ses tableaux un propos libre et clairement avant-gardiste pour son époque. La rencontre avec le diable, sorte de lutin-phallus aux apparitions graduellement menaçantes s’inspire des légendes médiévales et des histoires non moins légendaires que furent la persécution ultra-violente de certaines femmes pour qui l’accusation de « sorcière » valait la mort. Jeanne, en se donnant au démon, ne prêterait pas seulement allégeance à une force supérieure, mais se libérerait des carcans moraux et religieux d’une société de classe. Le basculement vers la sorcellerie serait l’affirmation de son statut de femme libre, qui pourrait entraîner dans son sillage les autres villageois dans un esprit de révolte, tant sexuelle que sociale, ce qui fait bien flipper les despotes du château.

Les passionnés qui connaissent le travail de Yamamoto aiment dire que c’est un film féministe où la reconquête de son corps par Jeanne, l’affirmation de sa sexualité est une libération. Il y a clairement un élan humaniste dans cette femme qui fait un avec la nature et utilise la puissance de son corps, de sa beauté (« plus belle femme que Dieu » dit le diable) pour faire le bien, mais précisons quand même ici qu’à aucun moment du film, Jeanne n’a de rapport sexuel consenti (sic). On mettra cela sur la réputation sado-masochiste de l’érotisme japonais mais quand même, on a vu mieux niveau libération sexuelle.

BELLADONNA OF SADNESS TRAILER from Cinelicious Pics on Vimeo.

Quoique qu’on en dise, quoique qu’on en pense, Belladonna est une grande oeuvre sensorielle et sexuelle, un grand film poétique complètement barré mais qui va plus loin que le trip planant sous acide car on n’en redescend jamais. Un seul mot de désordre : FONCEZ voir ce film magnifique, il est diffusé pendant quelque temps à l’American Cosmograph (Ex-Utopia) jusqu’au 12 juillet.

Et on en remet une couche, mais nous en avions parlé sur nos ondes la saison dernière lors de l’émission « Nuit Américaine » consacrée au perles rares, retrouvez ça ici à 11.10 :

Publié le samedi 09 juillet dans Chroniques, Cinéma

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