La Pause Bouquin > « Exercices de style » de Raymond Queneau

Par Nelly

C’est l’heure de La pause bouquin, toute nouvelle chronique littéraire sur notre site radio GMT, réalisée par Nelly Lesage de Sciences-Po Toulouse!

Les jours se raccourcissent, ils sont gris et froids. Que nenni. Ce mois-ci, voilà un petit livre qui devrait vous redonner le sourire entre deux stations de métro. Un bouquin de globe trotteur, à lire n’importe où, en deux minutes montre en main ou à savourer près de la cheminée. Un classique certes, mais qui ne cesse de surprendre son lecteur.

Exercices de style, c’est le paroxysme de la réécriture, un éternel travail de reformulation. Un peu comme ce bus sur sa couverture, sans cesse redessiné. Raymond Queneau (1903-1976) se lance un sacré défi en 1947 lorsqu’il se met à réécrire 99 fois la même histoire, de 99 manières différentes. Une histoire curieuse, qui frôle le ridicule. La scène se passe dans un autobus, où le narrateur rencontre un homme, au long cou et portant un chapeau où une tresse fait office de ruban. L’individu se dispute avec un voyageur et va s’asseoir à une place libre. Le narrateur le croise à nouveau quelques temps plus tard. Il l’aperçoit en compagnie d’un ami qui lui conseille de faire ajouter un bouton à son pardessus.

 

Raymond Queneau

L’Oulipo

En apparence, pas de quoi en faire tout un plat. Ou plutôt, un roman. Mais c’est sans compter sur l’inventivité et le grain de folie de Queneau, dont la plume est stimulée par la contrainte littéraire. En 1960, il fonde avec le mathématicien François le Lionnais un groupe international au nom abracadabrant, «L’Oulipo», raccourci d’ «Ouvroir de littérature potentielle». Des littéraires et mathématiciens rejoignent le mouvement, passionnés par cette fameuse contrainte, celle qui provoque la création lors des ateliers d’écriture que le groupe organise. La Seconde Guerre mondiale est passée par là et laisse derrière elle une furieuse envie de questionner le monde pour ces intellectuels déboussolés par tant d’atrocité.

C’est bien le but d’Exercices de styles, écrit au lendemain du conflit, en 1947. Queneau transforme une histoire toute bête en prouesse littéraire en la réécrivant à l’infini, véritable morceau de pâte à modeler qui change de forme entre ses doigts agiles. Il mêle avec virtuosité la langue parlée et le style littéraire. Sa version «Récit» commence ainsi :  «Un jour vers midi du côté du parc Monceau, sur la plate-forme arrière d’un autobus à peu près complet de la ligne S (aujourd’hui 84), j’aperçus un personnage au cou for long qui portait un feutre mou entouré d’un galon tressé au lieu de ruban». Jusque là, pas trop de surprise direz-vous, le style semble familier. C’est sans compter sur les autres 98 réécritures.

 

Un magicien des mots

Queneau explore les potentialités du langage, des sons, comme dans la version «Onomatopées» : «Sur la plate-forme, pla pla pla, d’un autobus, teuff teuff teuff, de la ligne S (pour qui sont ses serpents qui sifflent sur), il était environ midi, ding din don, ding din don». Il invente des mots, sortis tous droits de son imaginaire foisonnant dans lequel il nous invite à voyager en sa compagnie : «Je plate-d’autobus-formais co-foultitudinairement dans un espace-temps lutécio-méridiennal» écrit-il ainsi dans «Compositions de mots».

 

Exercicesdestyle1

Quand il déforme les mots pour imiter la langue orale, on entendrait presque ce paysan nous murmurer à l’oreille «J’avions pas de ptits bouts de papier avec un numéro dssus, mais jsommes tout dmême monté dans steu carriole». Queneau se joue aussi des anglicismes non sans humour : «Un dai vers middai, je tèque le beusse et je sie un jeugne manne avec une grète nèque et un hatte avec une quainnde de lèsse tressés».

N’en citons pas plus, ce serait gâcher votre plaisir de découvrir chacune de ces phrases qui nous font oublier que l’on est en train de lire et relire sans cesse la même histoire. Les réécritures ne se ressemblent pas et surprennent toujours dans ce livre à glisser dans sa poche et à sortir à la moindre occasion. Quelques minutes suffisent pour lire l’une des versions et se mettre à rire tout seul. Une histoire par jour, n’est-ce pas le meilleur antidote contre la grise-mine cet hiver ? Exercice de styles se lit et se relit à l’infini, tout comme Queneau a écrit et réécrit, réécrit, réécrit… 99 fois son histoire.

Pour débusquer ce livre dans les rayons de votre librairie fétiche :
Exercices de style, Raymond Queneau, 1947, Collection Folio, n° 1347, Gallimard

Publié le dimanche 24 novembre dans Chroniques, Littérature

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